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Qui êtes-vous Anthony ROUSSEAU ?

Formes sensibles de la lettre au coeur de l'image-mouvement de Patrick Louguet


FORMES SENSIBLES DE LA LETTRE
AU CŒUR DE L’IMAGE-MOUVEMENT
[…]
La lettre entre visibilités et invisibilités filmiques
En 2008, lors du « Panorama 9-10 », exposition de la neuvième et de la dixième promotion d’étudiants du Fresnoy, l’artiste Anthony Rousseau présente Calypso, une œuvre en triptyque qui doit beaucoup à l’art du cinéma (on songe aux désirs d’écrans triptyques et même polyptiques d’Abel Gance pour son Napoléon, dans la modernité des années 1920). Il s’agit d’une installation vidéo qui mobilise trois écrans juxtaposés dans lesquels sont présentées, dans des valeurs de cadre différentes, des vues de nombreuses vagues océaniques fouettant les côtes d’une île bretonne. Les combinatoires sont multiples dans une esthétique cinématographique du hors-champ expansé. Un seul exemple : un très gros plan entouré de deux plans généraux montre des accumulations de rochers partiellement immergés d’où jaillissent parfois des gerbes d’eau.
De temps en temps, au centre, avant ou après l’apparition d’Ulysse, puis de Calypso, puis du couple qu’ils forment, s’inscrivent diverses propositions poétiques en lettres blanches sur fond noir. Elles disent la nostalgie qu’Ulysse éprouve pour l’Ithaque mais aussi les paroles de séduction de Calypso, en quatre plans de coupe si l’on excepte le premier texte que je retranscris ici.
Celui-ci, introductif, donne le ton, et le présenter ne gâche pas pour autant les belles surprises que constituent les séries successives d’alternance entre les images-mouvement et, parfois, dans l’écran central, les propositions quelque peu énigmatiques en lettres banches sur fond noir :
Depuis sept ans, là où finit la terre, le pauvre Ulysse souffre de ne pas revoir sa chère Patrie, sa femme et son fils. L’amour et l’immortalité que lui offre Calypso ne changeront rien à sa destinée.
Là où finit la terre :
Anthony Rousseau fait subir à la Pointe du Pern de l’île d’Ouessant (« île du bout du monde1 »), un traitement cinématographique universaliste qui convient bien pour exprimer cinématographiquement la poétique d’Homère inscrite originellement, comme on sait, dans l’aire culturelle méditerranéenne. L’artiste revendique des « espaces tout autant géographiques que mentaux2 ». L’installation mobilise donc les nombreuses ressources créatives de l’écran triptyque, tout en héritant du principe traditionnel et avant-gardiste de la variation des grosseurs, d’une surface à l’autre, telle que préconisé par Abel Gance. Les rochers de l’île forment une barrière anthropomorphique lacunaire, capable de retenir tout en stimulant l’appel des lointains. Certains d’entre eux évoquent probablement le corps glorieux, resplendissant de jeunesse de Calypso, mais sont capables de provoquer aussi le souvenir enfoui du corps sommeillant de Pénélope. Il y a ce moment du triptyque où l’on peut voir sur la surface du centre, de dos et assis sur la grève, Ulysse revêtu d’une tunique blanche qui l’encapuchonne, tandis que l’écran situé à droite montre un rocher dont le contour est en parfaite analogie formelle avec sa silhouette.
L’installation Calypso mobilise, évidemment, de gros moyens. Anthony Rousseau livre aussi une version « mono-écranique » de son œuvre, lui donnant alors l’allure d’un film classique. Les lettres blanches sur fond noir, et qui se substituent à l’image, contribuent à conférer à l’ensemble du film un halo éternitaire, davantage que l’installation en triptyque. Ceci probablement parce que les substitutions s’effectuent plein cadre sans que le regard soit sollicité par les champs latéraux. Le temps de la lecture – avec le souvenir proche des images précédentes, et dans l’attente des suivantes – c’est évidemment un temps accordé à l’activité imaginative du spectateur, d’un autre type que celle qu’il déploie devant les images-mouvement et images-temps. Les propositions poétiques de Calypso, s’inscrivant plein cadre sur la surface noire, participent d’un jeu de syncopes temporelles et répondent à la dialectique visible/invisible consubstantielle au 7eme art.

Patrick Louguet,
[ Professeur en études cinématographiques
à l’Université de Paris 8-Vincennes-Saint-Denis.]


1 Désignation que rappelle Anthony Rousseau à la page 47 du catalogue consacré au Panorama 9-10 du Fresnoy, Studio des Arts Contemporains, 2008. Consulter aussi sur l’Internet www.anthonyrousseau.com
2 Ibidem



Liens vidéos :
Version "mono écranique" : http://vimeo.com/29589198